Alain Mathiot, artiste peintre né en 1938 qui vit et travaille à Hugier.

Alain Mathiot n’est pas innocent des primitivismes de tout acabit ; il en est curieux, il en cultive même son savoir pour l’aiguillonner le moment venu de la création. Mais là où d’aucuns s’attacheraient à n’en point perdre toute la valeur symbolique afin de jouer des effets d’une mémoire archaïque, Mathiot semble adapter une attitude à contre-courant. Il cherche à détacher son sujet du lieu de sa source pour nous l’offrir à voir au seuil d’une grande histoire. Ses figures elles-mêmes en sont toutes éberluées ; surprises de cette digression, elles nous dardent au travers de leurs masques comme on découvre quelque chose d’inédit – et le regardeur de se retrouver en situation de regardé. Si d’aventure nous perçons leur secret, Mathiot dispose alors d’un recours imparable – celui du brouillage. Il noie notre regard dans l’inextricable d’une image où tout se bascule ; nous ne savons plus où donner de la tête et, comme dans ces inoubliables séquences d’Hellzapoppin, nous restons stupéfaits. Que vient faire ici cette tête bovidé ? Quelle est donc cette silhouette canine ? A qui fait signe cet étrange personnage ? De quoi se plait cet autre ? …

La confusion des valeurs rend ici le regardeur à un état d’innocence tel qu’il ne peut ressortir indemne de la fréquentation de cette peinture. Elle a une façon particulière de ressortir indemne de l’obliger à désarmer, parce qu’elle opère hors d’atteinte du nuisible – répétons-le, cette peinture est in/nocente, au sens premier du terme – et qu’elle n’a d’autre intention que d’inviter l’esprit à cheminer hors des sillons habituels.

Philippe PIGUET (Extraits “Hors des Sillons” – 1989


Au milieu des images, parmi les images, dans les images, les paysages de la peinture apparaissent avec leurs cortèges de couleurs sombres et chaudes, rehaussant et magnifiant les sujets, comme si la thématique faisait mieux surgir la peinture et comme si la peinture prenait une puissance plus vaste grâce à l’entrelacs des figures peuplant tout le tableau.

Les personnages (humains ou animaux) qui envahissent les tableaux (depuis les rituels, les fêtes, les indiens et les cow-boys de films jusqu’aux figures emblématiques d’aujourd’hui) se schématisent et se simplifient pour devenir des formes quasiment symboliques, accompagnées de signes. Mathiot s’éloigne de la figuration anecdotique comme de l’illustration ou de l’imagerie de la figuration libre, à la recherche du territoire de la vision où règnent les ombres tutélaires de Munch, Van Gogh, Gauguin, Chaissac, Penck. Il fait ressurgir un monde enfoui de l’enfance et des contes, un monde où les images sont vivaces et parlantes comme si le peintre devenait ou redevenait le médium de la mémoire collective, le sourcier d’images fondamentales et son gardien, et parlait avec la peinture le langage des symboles, ouvrant des portes et lançant des appels, des signes, des gestes, des cris.

Les grands indiens, en particulier, dans leur splendeur tragique, avec leurs chevaux et leurs chiens transmettent une parole de résistance solitaire et de libération de l’âme ensevelie sous les déchets culturels à la mode. Ces figures atteignent aujourd’hui une puissance mythique singulière, loin de toute référence, comme si elles surgissaient d’un ailleurs, hiératiques, dignes et sereines. La peinture retrouve ses droits : elle magnifie et exalte la figure symbolique qui devient une icône sauvage, un emblème totémique. Peintures primitives, peintures premières, peintures archétypales. La peinture retrouve là sa parole perdue, une sémantique que les formalismes divers ont étouffé. Sans engendrement d’une vision singulière il n’y a pas de peinture, il n’y a pas d’art, seulement des exercices divers de talents. Les tableaux de Mathiot sont empreints d’une sorte de grandeur sombre comme s’ils étaient, un chemin de croix intime, particulier mais fondamental. Une sorte de poème visible, une parole picturale se manifeste sur ces toiles, où un peintre, un être humain, tente de dire, simplement, “deviens le roi de ton royaume et rencontre tes frères rois, loin du bruit vain de la fausse gloire”.

Michel GIROUD (Extraits “Les Figures de la Peinture”, 1989)